Encore des articles ...

article.png

article_jeune_afrique.jpg

Le livre dans la presse ...

Les Echos : LE LIVREDU JOUR - 15/12:2009

















Euractiv

Jean-Christophe Bas : «L'Europe est vue comme un laboratoire» 15.12.2009

Dans un ouvrage intitulé l'Europe à la carte, Jean-Christophe Bas, expert des questions européennes depuis près de trente ans, a demandé à des personnalités du monde entier de donner leur vision de l'Europe. Il explique à EurActiv.fr l'objectif de son projet.
Quel est l’objectif de votre livre ?
Il s'agit de traiter le sujet européen de façon différente. J’ai commencé ma vie professionnelle dans les institutions européennes. Depuis 30 ans, je suis marqué par la difficulté qu’a l’Europe à communiquer un projet enthousiasmant et compréhensible. Or, je suis persuadé que l’Europe est un sujet passionnant et d’une extraordinaire modernité. Simplement nous ne savons pas en parler. L’Europe est seulement évoquée à travers des directives ou des éléments confus pour les gens. Pourtant, je pense qu’il est possible de les amener à une réflexion très en profondeur, si on sait le faire. Le projet de ce livre est donc né d’une volonté d’amener les gens à réfléchir d’une façon différente sur l’Europe en leur proposant des textes courts, des images fortes et des citations frappantes. La chute du mur de Berlin a été un acte profondément refondateur du projet européen. Il a marqué la fin de la guerre froide qui avait été elle-même, d’une certaine manière, l’acte fondateur du projet européen dans les années cinquante.
N’y avait-il pas un risque de perte d’attractivité du projet européen ?
J’ai vraiment pris conscience qu’il fallait donner à la prochaine génération un nouveau contrat européen. Le deuxième objectif de ce livre est donc d’amener cette génération Erasmus, qui a grandi dans un monde global où les frontières de l’Europe ont l’air d’être des provinces, à réfléchir en profondeur à ce qu’est l’Europe dans un monde globalisé et pas au mécano institutionnel communautaire. Beaucoup de non-Européens ont contribué à ce livre.
Quel était l’objectif?
Près de la moitié des personnes qui ont écrit dans l’ouvrage ne sont pas européennes. D’une certaine façon, je crois que les Européens sont un peu des enfants gâtés et ne se rendent plus compte de la chance extraordinaire qu’ils ont de vivre sur le continent européen. C’est la raison pour laquelle j’ai voulu demander à des gens qui vivent dans des zones de richesse mais aussi de pauvreté, d’instabilité, de développement, de donner un point de vue sur l’Europe. Certains mots-clés sont toujours utilisés au sujet de l’Europe par des cassandres selon lesquelles rien ne va marcher. On parle d’économie européenne en évoquant l’Europe ankylosée. Pour l’Europe de l’immigration, c’est l’Europe passoire. Quand on parle de la politique étrangère de l’Europe, c’est l’Europe impuissante. Pour l’Europe commerciale, c’est l’Europe forteresse. Ces mots sont nés depuis la chute du mur de Berlin. Mais cette Europe ankylosée a fait l’euro, qui est une révolution extraordinaire et a tenu l’Europe un peu à l’écart de la gravité de la crise financière. On la ressent beaucoup plus fortement aux Etats-Unis. Cette Europe passoire a mis en place un projet extraordinaire : l’Europe de Schengen qui assure la liberté de circulation et la sécurité. L’Europe dite “impuissante” a, depuis 10 ou 15 ans, été le fer de lance des négociations internationales sur le changement climatique. Et c’est toujours l’Europe qui, au moment de la guerre en Irak, a estimé que ce n’était peut-être pas tout à fait la bonne approche. On parle d’Europe forteresse. Alors que l’Europe est le premier fournisseur de l’aide publique au développement. Derrière ces formules à l’emporte-pièce, les réalités sont différentes. Vous avez demandé à toutes ces personnalités de donner leur vision de l’Europe.
Quels sont, selon vous, les messages essentiels?
J’ai été très frappé du texte du secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-Moon. Selon lui, l’Europe est réellement un modèle. Il est asiatique et déplore l’incapacité de l’Asie à s’unir, à créer un ensemble pas uniquement commercial mais identitaire, politique. Le fait que l’Europe soit bien placée pour jouer un rôle de leadership pour les modèles de gouvernance mondiale revient souvent. Sans remettre en cause l’importance de l’Amérique dans le concert global des Nations, l’Europe a un immense atout : elle a appris à composer pour s’intégrer depuis 50 ans. Elle est donc certainement mieux à même que d’autres régions du monde à jouer un rôle majeur dans le processus de globalisation. Le nouveau contrat européen pour cette génération Erasmus pourrait être : vous venez d’un horizon culturel fait de diversité linguistique, culturelle, historique qui vous donne une force extraordinaire pour comprendre la complexité du monde global. Le message en provenance du pourtour méditerranéen est plus réservé. Les contributions du livre soulignent l’impérieuse nécessité pour l’Europe de se réconcilier avec son Sud. Il lui faut inventer très vite un grand projet euro-méditerranéen, qui intègre à la fois les économies mais aussi les cultures, les hommes, les sensibilités. L’Europe peut jouer un rôle essentiel dans le conflit entre le monde musulman et le monde dit occidental. En fonction des parties du monde il y a des visions de l’Europe. L’Afrique, l’Asie, ne la voient pas de la même façon.... Oui. Mais il y a vraiment une unanimité pour dire que ce qui a été accompli en matière de réconciliation, de paix, de stabilité est hors du commun. Et je crois que ce serait important que les gens s'en rendent compte. L’Europe est vue dans beaucoup de parties du monde comme une certaine forme de laboratoire. Elle est notamment regardée comme un modèle par les Indiens dans sa capacité à intégrer les diversités. De nombreuses régions du monde sont en effet confrontées à ces questions de diversité culturelle, religieuse, ethnique. Les gens ignorent ou sous-estiment complètement certaines choses. En ce moment, je travaille beaucoup dans les Balkans. Et je vois à quel point les tensions sont encore extraordinairement vives entre les Bosniaques, Serbes, Croates… Mais il ne se passe rien, tout est stable et calme grâce à cette perspective d’adhésion à l’UE. Ils savent que s’il y avait les moindres tensions, les négociations pourraient être ralenties pour dix ans. C’est extraordinaire de voir comment les rivalités et les querelles de frontières locales, qui persistent depuis des siècles, se diluent dans la perspective de l’adhésion à l’ensemble européen beaucoup plus vaste.


Lechoixdeslibraires.com
* Le courrier des auteurs : 11/12/2009 L'Europe à la carte, Jean-Christophe Bas

1) Qui êtes-vous ?

Un citoyen du 21e siècle, passionné par l'observation et la compréhension d'un monde en mouvement permanent ; un citoyen du 21e siècle qui ne voit aucune contradiction entre l'attachement a mes racines alsaciennes et jurassiennes, ma citoyenneté française, mes convictions européennes, et ma conscience de citoyen global. Je revendique une identité " à plusieurs étages", complémentaires, s'enrichissant mutuellement et vivant en paix et en harmonie.

2) Quel est le thème central de votre livre ?

Redonner aux citoyens le gout et l'envie d'Europe, en présentant celle-ci sous un angle complètement décalé et inhabituel. Avec des cartes inédites et insolites sous forme de caricatures; des textes très courts, puissants et riches d'inspiration de personnages inattendus, comme par exemple le pianiste virtuose Daniel Barenboïm, le secrétaire général de la Ligue arabe Amr Moussa, le mannequin vedette espagnole Inès Sastre, le secrétaire général des Nations Unies Ban Ki moon...qui apportent tous un éclairage totalement nouveau sur l'Europe, loin des directives communautaires, en partageant la vision de "leur Europe" et répondent a leur manière aux questions que tout le monde se pose : quelle place et quel rôle pour l'Europe dans un monde global ? Quels sont ses atouts face à la montée en puissance des pays émergents ? l'explosion des flux migratoires modifiera t elle la culture et l'identité des sociétés européennes ? quid des défis de la diversité ? L'Europe, pour quoi faire ? Ce livre est dédié a la "génération Erasmus" qui a été élevée avec Internet, a pris les chemins de l'Europe sans frontières de Schengen grâce aux compagnies Low cost et développe sa vision de l'Europe au prisme de la globalisation, et qui se pose toutes ces questions avec acuité.

3) Si vous deviez mettre en avant une phrase de votre livre, laquelle choisiriez-vous ?

La phrase de Jacques Delors, qui résume admirablement la force et l'originalité du pacte qui unit les pays européens, et que tous les petits Européens devraient apprendre sur les bancs de l'école : L'Europe, c'est " la compétitivité qui stimule, la solidarité qui unit, et la coopération qui renforce".

4) Si votre livre était une musique, quelle serait-elle ?

L'Hymne a la Joie de Beethoven. Pas seulement parce que c'est l'hymne européen sous lequel j'espère un jour les Européens se reconnaitront; mais aussi parce que, comme le mentionne la phrase de Milan Kundera dans l'Europe a la Carte " j'imagine que Beethoven écrivait ses sonates en rêvant d'être l'héritier de toute la musique européenne depuis ses débuts".

5) Qu'aimeriez-vous partager avec vos lecteurs en priorité ?

Une Inquiétude: L'Europe et les Européens ont cette fâcheuse tendance à se regarder le nombril et s'inventer toutes les maladies. J'ai failli appeler mon livre " Au chevet de l'Europe hypocondriaque", tant ce phénomène est réel. L'Europe doit croire en elle-même, ses capacités, son génie, sa capacité d'innover, et cesser de geindre sans cesse, sans quoi effectivement elle aura du mal à peser dans le nouvel ordre mondial qui est entrain de se mettre en place et ou les nouveaux venus sont nombreux. Un Espoir et une Conviction : avec la globalisation, le monde a plus que jamais besoin de l'Europe, riche de sa diversité et de sa cohérence, soucieuse de paix et de liberté. De même qu'elle a su, anéantie au lendemain du désastre de la 2ème guerre mondiale, se réinventer et devenir la première puissance commerciale du monde, l'Europe, va devenir dans le contexte de la globalisation, un modèle harmonieux de développement, de richesse culturelle, de comportement responsable face aux grands défis globaux.

Une famille unie pour affronter la jungle du vaste monde

La carte du Tendre
Philippe Cayla
Président d’Euronews

Europe, aimée de Zeus, roi des dieux, est-elle aimée des hommes ? À l’heure où la désaffection des Européens pour l’Europe menace sa démocratie même, peut-on l’expliquer par un désamour général ? Ou plutôt l’amour d’Europe n’est-il pas contrasté au point de le rendre impossible ? Tentons, telle Madeleine de Scudéry, de tracer une carte du Tendre européenne. Europe n’y est placée ni au-dessus ni en dessous des nations, elle est parmi les nations, toutes membres avec elle de la même famille. Au sein de la famille, les Grecs occupent la place de l’aïeul fondateur : à l’origine de notre civilisation, ils aiment Europe comme on aime ses arrière-petits-enfants, des trublions apparentés mais déjà lointains, en pensée comme en affection. Le succès des jeux Olympiques de 2008 les a réconfortés dans le sentiment de leur capacité à assumer leur passé et leur primauté, mais le vol d’identité que l’ex-République yougoslave de Macédoine tente d’exercer sur Alexandre le Grand, et le peu de soutien qu’ils observent du reste de l’Europe, les affligent. Ils se sentent délaissés par Europe, leur ingrate arrière-petite-fille, incompris. Il leur arrive même de se sentir plus proches de la Russie, cette descendance spirituelle et alphabétique, surtout à travers leur petite soeur chypriote devenue colonie russe. L’Italie, c’est la grand-mère comblée par une descendance prolifique et universelle. Comme Berlusconi trônant au milieu de la photo du G 20 à la une du Financial Times et du Herald Tribune, elle est la mamma qui trône au milieu et en haut de la photo de famille. Les Français, ayant conçu l’Europe et l’ayant donnée en mariage à l’Allemagne, sont dans la position du père. En tant que tels, ils se veulent gardiens de ses valeurs morales ; sinon de sa virginité depuis longtemps évanouie, du moins de ses règles de conduite, de ses priorités, de son emploi du temps. Pas facile de la voir quitter le nid pour mener une vie indépendante. Les Français n’aiment Europe que soumise, à l’écoute du père. Sinon, qu’elle se débrouille, c’est le message du référendum de 2005. Europe a trouvé dans l’Allemagne – Deutschland pour les intimes – plus qu’un partenaire : un mari. Après avoir violenté cette fiancée avec une barbarie indigne des droits de l’homme, Deutschland s’est résolu à un mariage de raison, avec le consentement du beau-père désargenté. Gendre idéal dynamique et enrichi, Deutschland aime Europe comme un bourgeois du xixe siècle aime sa femme : sa place est au foyer, Kirche, Küche, Kinder. La femme allemande travaille peu, Europe aussi, peu importe : l’homme allemand veille et fabrique les meilleures voitures du monde. Deutschland est un machiste civilisé mais affirmé, donneur de leçons à la limite de la suffisance. Le Royaume-Uni et la Scandinavie, comme l’Espagne et le Portugal, frères et soeurs de la France, ont un pied en Europe et l’autre en Amérique. Ils admirent leurs rejetons expatriés d’outre-Atlantique, qui les dépassent désormais en taille et en richesse, et ne peuvent s’empêcher de considérer leur nièce Europe avec commisération. Cette petite cousine a moins bien réussi que les États-Unis, le Brésil ou même l’Amérique hispanophone. Europe est parfois conviée à la maison, mais sans effusion. Avec indifférence et instrumentalisation. Arrachés à leur tenancière russe, les pays de l’Est sont les enfants adoptifs d’Europe et de Deutschland. Ils ont échappé à l’orphelinat, voire à la maison de correction, et ont été pris en charge par une tutelle paternelle et directive. Ils la supportent par nécessité, mais elle leur pèse. Acquérir leur autonomie financière leur permettra de sortir de l’âge ingrat pour aimer mère Europe comme elle le mérite. Mais Europe, pauvre d’enfants légitimes ou adoptifs, a aussi besoin d’enfants naturels. N’osant les demander officiellement à ses vieilles connaissances, les cousins des cinq continents, elle condamne hypocritement leurs arrivées clandestines tout en se félicitant de leur apport en maind’oeuvre, et en exigeant d’eux un amour impossible. Ces diverses postures, propres à toutes les familles, ne suffisent pas à créer l’esprit de famille. Alors, que manquet- il ? L’Europe d’aujourd’hui, celle que les jeunes ont adoptée, c’est celle de Schengen et de l’euro, du voyage et de l’échange. Voyager et échanger sans frontières, voilà le socle d’une culture nouvelle, à venir, celle qu’invoquait Jean Monnet. Pour créer cette culture, il faudrait en principe une langue unique. Hélas, notre continent, s’il peut devenir europhile, ne sera jamais europhone : la langue commune n’existe pas. Que donc les langues demeurent : l’amour des langues, c’est la condition de la diversité et de l’échange, c’est le seul amour possible en Europe, le seul qui puisse nous faire échapper à la monoculture du jeans, du T-shirt et du McDonald’s. Seules la polyphonie et la polyculture peuvent rendre les Européens europhiles, amoureux d’Europe.


Dans la savane du nouveau monde
Jean-Dominique Giuliani
Président de la Fondation Robert Schuman

Le xxie siècle n’est pas la jungle. Plutôt la savane, avec ses prédateurs, mais aussi ses variétés infinies d’animaux qui cohabitent avec l’homme, un peu perdu dans la belle immensité de ses paysages. On y côtoie toutes les espèces. L’aigle américain rivalise avec les tigres asiatiques, la vache indienne étonne et on la vénère, les chevaux latinos gambadent dans les espaces infinis. Les gazelles africaines pourraient bien étonner et prendre quelque revanche, les caribous du Grand Nord résister au réchauffement climatique ; on y trouve même un ours russe, peu à l’aise sous ce climat… Et l’Europe ? À quoi l’identifier ? Elle est l’éléphant. Premier par son poids, le vieux continent produit le premier PIB du monde, est la première puissance commerciale, le premier investisseur, le premier marché de consommation. Tout respire en lui la puissance tranquille sous son cuir tanné qui en a tant vu. L’éléphant vit vieux. Très vieux. Il a une longue histoire et une prodigieuse mémoire, parfois peut-être un peu trop présente. Le passé ne doit jamais obscurcir l’avenir. Mais il est sympathique. Éminemment. Il semble toujours sourire. Et, l’air de rien, il fait son chemin, attaqué par personne, dompté quelquefois, montré partout. Il a des valeurs. Familiales. Il protège ses enfants et vit en société. Civilisé. Il mange beaucoup. Parfois trop. Mais il n’est le prédateur de personne d’autre que les maigres forêts que lui seul peut engloutir. Quel appétit ! Il aime son confort, ses territoires et n’imaginerait pas de ne pouvoir les revoir à sa fin. Il abuse de l’eau, luxe suprême sous les chaudes latitudes… Mais c’est propre et c’est une habitude. Ingénieux, résistant, immuable, solide, il ne séduit pas que par l’ivoire. Il est là depuis toujours. Des siècles. Certes, s’il pouvait se muscler encore un peu, il courrait plus vite… comme les grands fauves, tant enviés. Car un regard tendre n’est pas ce qu’on imagine d’abord dans la savane… On le dit en voie de disparition. Mais depuis si longtemps… Il est toujours là. Comme l’Union européenne est désormais indispensable au paysage du monde. Il ne peut y avoir de monde sans Europe, comme il ne peut y avoir de savane sans éléphant. Il lui manquerait l’essentiel : la mémoire du vent dans les branches du baobab ou celle du monde dans l’épopée de l’histoire.

L'Europe dasn un monde global, cohésion, identité... et quelques atouts

Le pari de la génération Erasmus
Adriano Farano
Cofondateur de cafebabel.com

Une nouvelle génération est née, fille de la mobilité étudiante, de la monnaie unique et des vols low-cost. C’est la première qui vit vraiment l’Europe, au quotidien. Pour elle, le but de la construction européenne n’est pas de ramener, enfin, la paix sur le Vieux Continent. Ce but – noble et ô combien difficile – a été atteint par les pères fondateurs. Pour nous, les enfants d’Erasmus, le rôle de l’Europe est d’élargir les horizons de ses citoyens. D’offrir à tous de plus grandes possibilités de vie, de travail, de business, de voyage, de découverte et – pourquoi pas ? – d’amour. Lorsqu’il s’approprie une nouvelle ville, ses bars et ses lieux de vie, qu’il sent frémir une nouvelle langue sur ses lèvres, découvre d’autres façons d’étudier ou se laisse emporter par un amour pas si étranger que cela, l’étudiant Erasmus éprouve un extraordinaire sentiment de liberté. C’est cette magie d’Erasmus, merveilleusement décrite dans le film de Cédric Klapisch, L’Auberge espagnole, qui nous a assaillis à l’automne 2000 quand, avec un groupe d’étudiants originaires de douze pays européens, nous avons fondé cafebabel.com, le premier magazine européen d’actualité entièrement traduit en six langues. Pour faire face aux énormes défis du xxie siècle, nos sociétés nationales ont besoin d’une bouffée d’air frais, de s’ouvrir les unes aux autres, de se parler ; mais au fur et à mesure qu’elle acquiert des nouvelles compétences, l’Union européenne souffre d’un terrible déficit démocratique qui l’éloigne de ses citoyens. Aussi devient-il urgent de créer une opinion publique européenne, avec ses débats, ses agitateurs d’idées, ses médias multilingues. Voilà notre travail quotidien : reportages exclusifs, interviews uniques, tribunes et blogs qui ouvrent le débat. La génération Erasmus est la première à pouvoir réussir ce pari. Car elle « pense et parle » européen, contrairement aux leaders des différents pays qui multiplient les plans de relance nationaux, s’affrontent sur des questions de politique étrangère, et agissent « comme si » le partage de la souveraineté (monnaie, frontière, législation…) n’était pas déjà une réalité. L’Europe politique ne se construira pas ainsi. Elle se fera avec la création d’un espace public transnational. C’est à ce défi que notre magazine répond depuis huit ans avec la méthode du journalisme collaboratif. Ces points de vue transnationaux sont riches de perspectives multiculturelles auxquelles réagissent mensuellement 300 000 internautes. Grâce à la génération Erasmus, une opinion publique européenne est en train de naître. Il faut l’écouter.



L’enseignement au monde réel
Heleen Terwijn
Psychologue et fondatrice de l’École du week-end IMC

Demandez aux Américains ce qu’est l’Europe, et beaucoup répondront : « L’histoire. » Demandez aux Européens ce qu’est l’Europe, et beaucoup répondront : « Bruxelles. » Cela semble étrange : comme si la bureaucratie aveuglait l’Europe. Pourtant, ce n’est pas le cas. La culture européenne échappe à toute tentative de définition. Cela constitue un atout majeur, mais encore faut-il engager nos élèves dans la bonne voie. Les écoliers européens apprennent que Platon était grec, Descartes, français, et Goethe, allemand. Bien que des épisodes de l’histoire s’entremêlent et que des modèles européens émergent, on n’enseigne pas explicitement aux étudiants les « valeurs européennes », et encore moins la notion d’« identité européenne ». Ils apprennent à lier l’histoire à leur société et, s’ils ont de la chance, à leur propre vie. L’euro constituant en pratique le seul symbole européen, il n’existe pas grand-chose pour encourager la création d’une identité européenne. Personne ne soutient une équipe de football européenne (d’ailleurs il n’en existe pas) ou ne jure allégeance au drapeau européen. Les confins de l’Europe restent flous, marqués par l’histoire et la diversité culturelle, et « Bruxelles ». Est-ce une menace pour l’Europe ? Non. Cela constitue davantage une chance. Les Européens sont déjà bien conscients qu’il existe d’autres cultures que la leur. Les élèves apprennent combien les racines de leur société sont tortueuses, ils apprennent à vivre côte à côte avec les autres cultures européennes, et beaucoup d’entre eux parlent plus de deux langues, notamment les immigrés. La prochaine étape serait de cultiver et d’entretenir chez nos étudiants une capacité déjà existante de comparaison culturelle et de tolérance, mais en ne les figeant pas dans une « identité européenne » forcée, qui, au contraire, y nuirait. Nous devrions sensibiliser nos étudiants aux problèmes d’actualité tels que la migration, la diversité religieuse, le changement climatique et l’injustice sociale. C’est précisément en découvrant le monde, qu’ils découvriront à quel point ils sont « européens ». Comme le dévoile mon expérience avec l’École du week-end, une fois l’enseignement organisé autour de ce principe, les enfants développent une volonté d’apprendre. Et, comme le dit Sajjaad, un ancien élève : « À l’École du week-end, j’ai appris à oser réfléchir. » L’idée d’une « identité européenne unique » ne fait pas partie de nos enseignements. En encourageant nos élèves à penser le monde, nous embrassons le meilleur de la tradition européenne, notamment celle de l’échange et de la tolérance.


La vieille Europe a un avenir radieux
Hubert Joly
Président-directeur général de Carlson

En ce siècle de mondialisation et d’intégration, l’Europe bénéficie d’une situation idéale pour jouer un rôle de leadership au sein de ce nouveau monde multipolaire. Il y eut beaucoup de discours à la fin du xxe siècle sur le déplacement du centre de gravité du monde, passant de l’Atlantique à l’océan Pacifique. Il se peut que ce raisonnement ait été motivé par l’émergence de l’Asie comme nouveau centre d’impulsion économique ainsi que par le taux de croissance élevé de la côte ouest des États-Unis. Cette théorie soutenait que cette évolution aurait pour effet de mettre l’Europe sur la touche, et que le commerce et la communication se détourneraient de l’Europe. Mais… pas si vite. L’Europe bénéficie d’un avantage unique, du fait de sa situation géographique. Dans une large mesure, il peut s’avérer plus facile de mener une organisation mondiale depuis l’Europe que de n’importe où ailleurs. Les vols pour l’Asie sont plus courts depuis l’Europe que depuis les États- Unis. Par exemple, il faut 9 heures pour se rendre à Delhi depuis Paris, contre 15 heures depuis New York, et 20 depuis Los Angeles. Un vol Paris-Singapour dure 13 heures, contre 15 en provenance de New York et 20 en provenance de Los Angeles. Alors que les horaires de bureau se recoupent entre l’Europe et l’Asie mais aussi entre l’Europe et les États-Unis, ce n’est pas le cas entre les États-Unis et l’Asie (il y a un décalage de 12 heures entre New York et Singapour, et seulement 6 heures depuis l’Europe). Cette donnée offre de meilleures conditions de communication et de collaboration depuis, et avec l’Europe… En outre, l’Europe donne aux Européens, et ce dès leur plus jeune âge, une idée de la diversité culturelle : un avantage pour ceux qui essaient de saisir et de gérer les subtilités propres à chaque peuple ainsi que les normes culturelles et les coutumes de ce monde multipolaire. Ainsi, Charles de Gaulle a certainement fait preuve de talents de prédicateur lorsqu’il déclara : « Ce n’est pas un chef d’État européen qui unira l’Europe. L’Europe sera unifiée par les Chinois. »

Europe séculaire ou religieuse?

Un brillant exemple d’unité et de diversité
Rabbin Arthur Schneier
Président de la Fondation Appel de la Conscience, grand rabbin de la synagogue Park East, New York

Il est difficile de saisir comment le continent, qui a donné naissance aux grands idéaux universels de liberté et d’indépendance, ait pu, dans le même temps, devenir le berceau du nationalisme, du communisme et du fascisme. L’Europe a été au centre de la création des idées et des événements qui ont déterminé les plus grands chapitres de l’histoire de la modernité. Hélas, une grande partie de ses accomplissements scolastiques et culturels ont été éclipsés par les guerres qu’elle a menées à la fois au sein de ses frontières, et contre ses voisins. Moi-même survivant de l’Holocauste, j’ai fait l’expérience de ce que l’Europe avait de meilleur et de pire à offrir. Heureusement, j’ai survécu et j’ai pu voir l’Europe renaître des ravages de la Seconde Guerre mondiale : une Europe déterminée à tirer les dures leçons du passé, et à aider les nations voisines à les enseigner. Depuis l’établissement de la Communauté européenne par Maastricht, elle s’évertue à réfréner les tendances nationalistes par le biais d’accords continentaux et d’un système de coopération internationale. Les conditions d’entrée dans l’Europe constituent un engagement aux principes de la gouvernance mondiale et de la dignité humaine de chacun. Le grand défi, à la fois moral et éthique auquel l’Europe est confrontée aujourd’hui, est centré sur la manière dont l’Europe saura faire preuve de compréhension et de respect de l’autre, tout en gérant la diversité religieuse. Pendant plus d’un millénaire, les juifs ont résidé en Europe, apportant ainsi une contribution à la société à travers la culture, les arts, la médecine et les sciences, ce tout en endurant des persécutions et des actes de discrimination. Jusqu’à l’Holocauste, les manifestations d’exclusion culturelle et de haine étaient très largement ignorées, et, contrairement à ce que certains peuvent se plaire à penser, elles teintent encore toujours l’Europe contemporaine. Malheureusement, le nationalisme enragé, la xénophobie et l’antisémitisme ont refait surface, notamment en ces heures d’instabilité et de difficulté économique. Nous vivons à une époque d’identités multiples. L’Europe peut devenir un brillant exemple d’unité et de diversité du fait de l’évolution constante de sa composition démographique. Afin de préserver les valeurs historiques de la civilisation occidentale tout en respectant la dignité d’une population hétérogène, il sera essentiel de promouvoir une coopération interreligieuse ainsi qu’un mode de coexistence pacifique. Bien que, au cours de ce dernier demi-siècle, l’attention du monde se soit détournée de l’Europe pour se concentrer sur l’Asie, je pense que l’Europe, en tant que gardien de la démocratie, n’a pas perdu l’occasion de jouer dans ce monde en transition un rôle majeur au sein d’un partenariat transatlantique avec les États-Unis.


Les fondations spirituelles de l’Europe
Bernd Posselt
Président de Pan-Europa Deutschland, Membre du Parlement européen pour Munich

Le débat sur l’élargissement et ses limites, mais également celui sur le traité constitutionnel, ont nettement remis à l’ordre du jour la question des fondations spirituelles de l’Union européenne. Le premier président de la République fédérale d’Allemagne, Theodor Heuss, un libéral, avait dit un jour que la culture européenne s’est construite sur trois collines : l’Acropole, le Capitole et le Golgotha – c’est-à-dire sur la philosophie grecque, le droit romain et le christianisme. Lorsqu’on regarde de près nos villes et villages européens, avec leurs églises au centre, on constate rapidement que, sans le christianisme, l’Europe n’aurait jamais pu se constituer. Cependant, nous ne souhaitons pas transformer l’Europe en un musée chrétien, mais vivre notre foi aujourd’hui, dans notre époque. Certes, les chrétiens ne sont plus majoritaires dans plus d’une région en Europe, bien que la culture européenne, aujourd’hui encore, reste toujours influencée par le christianisme. Mais Jésus nous exhorte à être le levain ou encore le sel de la terre. Si ni le levain ni le sel ne sont majoritaires, sans levain, on ne peut cuire de pain, et sans sel les aliments n’ont aucun goût. Il est intéressant d’observer que de plus en plus de politiques, de scientifiques et de pédagogues exigent de la part de l’Église une parole plus fortement missionnaire, car ils constatent que la société, dont ils portent la responsabilité, perd peu à peu l’assise qui la soutient. Et ce sont avant tout, contrairement aux xviiie et xixe siècles avec leur credo matérialiste et au xxe avec sa croyance pseudo-scientifique dans le progrès, une partie des élites qui suscitent les débats religieux. Quiconque est d’avis que la religion est accessoire dans un monde où la question religieuse joue un rôle de plus en plus important aura beaucoup de mal à résoudre raisonnablement les problèmes liés au vivre-ensemble des hommes. Non seulement les thèmes liés à la foi mais la foi elle même jouent un rôle croissant dans l’Europe agrandie. Et indépendamment de la conviction de chacun, la part de ceux qui pensent, ou tout au moins en ont l’intuition, que l’Europe en tant qu’îlot des non-croyants n’a aucun avenir, et qu’une foi bien comprise ne sépare pas et ne génère pas de conflits mais peut rassembler les hommes dans un respect mutuel, augmente.



L’Europe moderne et son union
Bekir Karlıga
Professeur, docteur Conseiller auprès du Premier ministre à Istanbul Président du comité de coordination turc de l’Alliance des civilisations

L’Europe moderne dépasse le simple espace géographique. C’est une expérience, une histoire, et un patrimoine culturel. Ce dernier n’est pas le fruit d’une seule société, nation, région, langue ou religion. Il s’est constitué et développé durant des siècles, à partir des apports de nombreuses populations provenant de différents espaces géographiques et parlant diverses langues. C’est pourquoi il est, d’une certaine manière, chinois, indien, égyptien, mésopotamien et même américain. De la même façon, il est également chrétien, juif, musulman, voire athée. Si toutes ces cultures n’avaient pu se développer, la culture européenne serait-elle celle qu’elle est aujourd’hui ? Toutefois, elle a très habilement intériorisé les patrimoines des autres cultures ; c’est même devenu une de ses composantes. Ainsi, ses valeurs ont gagné un caractère universel. Quand elle a tenté d’imposer avec violence ses valeurs à d’autres sociétés, elle n’a guère obtenu de résultats satisfaisants. Mais lorsque ces valeurs ont été présentées librement comme modèle, elles ont été très sollicitées. Au cours de son histoire, elle a su trouver le juste milieu entre les extrêmes. Se débarrassant des idéologies, elle a eu le courage de regarder à travers différentes perspectives et a pu alors réaliser de grandes réussites, ouvrant la voie à l’humanité. En revanche, quand elle a été en proie à l’obscurantisme – en particulier religieux et idéologique –, elle n’a pu éviter de tomber à la merci d’un vandalisme destructeur. L’Europe de l’avenir doit désormais éviter ces impasses et avancer dans la voix de la raison. Sans égoïsme ni brutalité, elle doit désirer et atteindre ces objectifs, non pas simplement pour elle, mais pour l’humanité entière. Voilà ce que j’attends de l’Europe, et c’est pourquoi j’oeuvre avec ardeur pour que mon pays prenne place au sein de l’Union européenne.

Aux racines de l'Europe ...

Le marathon d’Europe
Jean-François Rischard
Ancien vice-président de la Banque mondiale pour l'Europe

Comment se fait-il que les peuples d’Europe – patchwork de tribus et de territoires en marge de régions bien plus grandes – aient fini par développer une vision commune et par apporter une contribution si remarquable à l’humanité ? Au fil des années, j’ai passé au crible plusieurs explications possibles, mais celle qui me semble être la plus convaincante est celle d’une vision du monde héritée des Grecs. Cette perception apparue il y a environ trois millénaires repose sur l’idée que la vie sur Terre est agréable, intéressante, méritant d’être étudiée, et que les dieux du ciel, quant à eux, ne devraient pas être pris trop au sérieux ; une vision qui tranche avec celle, plus ancienne, qui considère que la vie ici-bas est bien misérable et, en tous points, inférieure à celle plus parfaite menée au paradis divin tel qu’il était imaginé dans une dimension céleste. De manière générale, c’est en épousant cette perception du monde nouvelle et audacieuse que les peuples d’Europe sont parvenus à se défaire d’une vision ancienne, corollaire, sapant le potentiel humain : l’image de populations crédules maintenues en rang par des dirigeants brutaux placés au sommet de leurs hiérarchies respectives, sous prétexte de leurs soi-disant liens de communication exclusifs avec les hautes sphères divines. Ainsi, tel que je vois les choses, l’Europe s’emplit de l’oxygène qu’incarnait la perception géniale des Grecs et se l’appropria au fil des siècles, la diffusant jusqu’à ce qu’elle devienne le point d’ancrage du monde s’opposant à la crédulité et à la règle de la brutalité : les deux grandes idées de la quête empirique et de la démocratie. Mais des millénaires de guerres incessantes ne firent pas de ce marathon une promenade de santé. Pendant de longues périodes, peu de coureurs restèrent dans la course, puis l’Europe dut se défaire de deux types de combats qui la ralentissaient. D’une part, faire disparaître les vestiges de l’autre perception du monde, provoquant des guerres insensées nourries par des revendications religieuses conflictuelles. Elle réalisa cela au travers d’une autre grande idée : la séparation de l’Église et de l’État. Plus encore, l’Europe dut mettre un terme à son réel fléau : les guerres désespérées nourries par des revendications territoriales rivales. Puisque les trois premières grandes idées ne suffirent pas à régler le problème, l’Europe supprima la notion même de guerre en inventant une quatrième idée : celle de l’Europe – la première vraie union durable entre États-nations au monde. Alors qu’aujourd’hui nous sommes confrontés aux limites de la planète, devant trouver des façons nouvelles en vue de résoudre les problèmes mondiaux actuels, le temps est peut-être venu pour les peuples d’Europe de faire à nouveau oeuvre d’imagination et de contribuer à une nouvelle vision du monde et à de nouvelles grandes idées qui soutiendront et guideront l’humanité au fil de ses trois prochains millénaires.

La mystique de l’Europe
Katherine Marshall
Senior fellow at Georgetown’s Berkley Center for Religion, Peace and World Affairs

Aimer son pays natal semble être un aspect de la condition humaine. Cet attachement a d’autant plus de sens aujourd’hui, alors que chaque jour nous nous déplaçons, nous bougeons, nous décollons et atterrissons à un nouvel endroit, aux quatre coins de la Terre ; chaque peuple et chaque culture devient un nouveau terrain de découverte. Se défaire des attaches liées à notre identité et à notre lieu de naissance peut être libérateur et positif. Mais il existe une saveur particulière et persistante que l’on trouve dans cet amour du « chez-soi » européen, ancré dans un espace physique qui respire tout entier la culture et l’histoire. Nous sommes tous saisis d’une profonde et vibrante émotion à savourer la beauté de la Seine au soleil couchant, avec ses péniches intemporelles passant sous les ponts ; à se promener dans les rues de Rome où le passé et le présent s’entremêlent ; à s’arrêter dans un village suisse où la verte fraîcheur des vignobles contraste avec les sommets s’élevant vers le ciel tandis que les clarines carillonnent paisiblement en une lointaine musique ; ou encore à vibrer dans l’énergie des rues trépidantes de Londres où les cabines de téléphone rouges et les taxis noirs semblent demeurer des icônes intemporelles. Ces dimensions de l’Europe nous appartiennent à nous tous. Mais pour les Européens, l’amour de l’Europe dépasse la majesté sophistiquée du lieu et sa signification dans la destinée. Et ce lien d’amour du « chez-soi » semble persister. Une mystique européenne bien à elle engage et lie ensemble, dans un rapport inextricable, lieu et culture. Si Dieu a créé la Terre avec soin et affection en en façonnant chaque courbe et chaque couleur, alors on peu Le suspecter de s’être attardé avec émotion un peu trop longtemps en Europe pour y créer une beauté éternelle tout en contraste. L’Europe est avant tout un espace physique, et cet espace semble lié à un peuple ; tout comme un lieu est lié à son histoire, l’Europe a l’indéfinissable magie des différentes cultures qui l’ont façonnée. La manière dont identité et lieu, ou encore culture et destinée, sont liés est nettement en mutation. Mais il existe un attachement tout particulier, ainsi qu’un amour du lieu, qui semble constituer un élément durable et faire de l’Europe ce qu’elle est, tout en la rendant différente et inimitable.


L’Europe contemporaine, une expérience pionnière
Amin Maalouf
Romancier et journaliste

De mon point de vue, l’expérience de l’Europe contemporaine indique, pour l’humanité entière, le chemin à suivre : mettre peu à peu derrière soi les haines accumulées, les querelles territoriales, les rivalités séculaires ; laisser les filles et les fils de ceux qui s’étaient entre-tués se tenir par la main et concevoir l’avenir ensemble ; se préoccuper d’organiser une vie commune, pour six nations, puis pour neuf, douze ou quinze, puis pour une trentaine ; transcender la diversité des cultures sans jamais chercher à l’abolir, pour que naisse un jour, à partir des nombreuses patries ethniques, une patrie éthique. Tout au long de l’histoire, chaque fois qu’une voix s’élevait pour dire que les différentes nations de la planète devraient se réconcilier, se rapprocher les unes des autres, gérer solidairement leur espace commun, envisager l’avenir ensemble, elle a été immanquablement taxée de naïveté pour avoir osé prôner pareilles utopies. L’Union européenne nous offre justement l’exemple d’une utopie qui se réalise. Elle constitue, de ce fait, une expérience pionnière, une préfiguration plausible de ce que pourrait être demain une humanité réconciliée, et la preuve que les visions les plus ambitieuses ne sont pas forcément naïves. Cela dit, l’entreprise n’est pas sans failles. Tous ceux qui y participent expriment parfois des doutes. J’éprouve moimême, à son endroit, certaines impatiences. Je voudrais que l’Europe donne l’exemple de la coexistence, aussi bien entre ses peuples fondateurs qu’à l’égard des immigrés qu’elle accueille ; je voudrais qu’elle se préoccupe bien plus de sa dimension culturelle, qu’elle organise bien mieux sa diversité linguistique ; je voudrais qu’elle résiste à la tentation d’être un « club » des nations chrétiennes, blanches et riches, et qu’elle ose se concevoir comme un modèle pour l’ensemble des hommes ; et je voudrais aussi qu’elle ose bâtir, sur le plan institutionnel, une seule entité démocratique, un équivalent européen des États-Unis d’Amérique, avec des États dotés d’une plus grande spécificité culturelle et qui se préoccuperaient de la défendre et de la promouvoir, mais avec des dirigeants fédéraux élus le même jour sur l’ensemble du continent, et dont l’autorité soit reconnue par tous ; oui, je m’inquiète des frilosités que je perçois, et de certaines myopies morales. Mais ces réserves que je formule ne diminuent en rien ma foi en la valeur exemplaire du « laboratoire » que représente la construction européenne à l’étape cruciale où se trouve l’humanité.

Texte sélectionné par l’auteur pour L’Europe à la carte, extrait du livre Le Dérèglement du monde, publié chez Grasset en 2009.

Il n'y a pas si longtemps, un mur nous séparait...

Une carte de la réconciliation
Maria-Cristina Necula
Écrivain

Mon père découvrit l’Europe en tentant d’échapper à son emprise à l’Est. Ingénieur expert en microprocesseurs et maître de conférences à l’université polytechnique de Bucarest, on l’autorisa, en janvier 1985, à traverser le rideau de fer afin de se rendre à un séminaire à Londres. Nourri de rêves d’évasion d’une Roumanie qui avait exploité ses talents tout en l’écrasant pour le conformer aux règles du parti communiste, il posa le pied sur le sol britannique et passa à l’Ouest. Ne pouvant demander un visa pour les États-Unis depuis le Royaume-Uni, il se rendit à Vienne. Il évita savamment les camps de réfugiés roumains – d’où les prêtres avaient « l’habitude » d’exercer les fonctions d’informateurs pour la Securitate (la police secrète roumaine) – et tenta de se fondre dans la vie viennoise, travaillant à temps partiel à l’université technique de Vienne tout en attendant son visa américain. Pour lui, Vienne devint alors une salle d’attente inhospitalière marquée par la solitude, la peur malgré la gentillesse occasionnelle de quelques connaissances, et le traitement absurde de quelques ambassades européennes qui rejetaient ses tentatives de demande de refuge dans les pays qu’elles représentaient, exigeant l’accord préalable de l’ambassade de Roumanie. À l’est du rideau de fer, ma mère eut à subir une attente qui dura deux ans et demi ; une attente aussi tourmentée que ces nuits pendant lesquelles les habitants de Bucarest n’avaient ni eau ni électricité, particulièrement les femmes considérées par le régime comme épouses de traîtres. La sonnerie du téléphone devint le son de la terreur, telle une expérience visant à conditionner des rats par décharges électriques. Chaque semaine, le coup de téléphone redouté convoquait ma mère au quartier général de la Securitate, où on la faisait pénétrer dans une salle d’interrogatoire pour être confrontée à des jeux psychologiques de degrés variés. Cela allait de : « Ton mari t’a abandonnée, toi et ton enfant, car cet enfant n’est pas de lui : tu es une pute ! » en passant par « Il aura peut-être un accident de voiture » à « Nous savons que c’est un type bien ; nous lui pardonnerons s’il revient » ou encore « Vous êtes sûre qu’il va bien ? Il fait la manche sous les ponts », « Il s’est trouvé une autre femme » : telles étaient les variantes sur les thèmes hebdomadaires que ma mère entendit une année durant, tout en rédigeant des déclarations pour répondre aux deux mêmes questions : « Comment s’estil échappé ? », « Étiez-vous au courant de ses projets ? » Calmant ses peurs du mieux qu’elle le pouvait, ma mère ne me fit jamais sentir ne serait-ce qu’un soupçon de terreur, tout en essayant de me préserver une vie joyeuse et en m’emmenant à l’opéra. Nous nous sommes assises dans les fauteuils de l’opéra de Bucarest, le 15 mai 1985, et M. Mozart apaisa nos âmes. Cette représentation de Le Nozze di Figaro constitua le premier pas vers un monde magique qui devint une réalité alternative nécessaire et agréable, tandis que nous attendions de retrouver mon père qui, après neuf mois d’attente à Vienne, débarqua enfin à New York. Plus de cinquante interrogatoires et de cent représentations à l’opéra plus tard, la lettre arriva. C’était une lettre signée par quarante-quatre membres du Congrès des États-Unis demandant notre libération, et adressée personnellement à Ceaucescu – le dernier effort décisif de mon père qui nous permit de nous défaire des griffes du régime. La lettre nous permit, ma mère et moi, de quitter la Roumanie et d’entrer aux États-Unis, où nous pûmes commencer une nouvelle vie, loin de l’Europe, mais nos racines étaient toujours très ancrées là-bas. Pour ma mère et mon père, cela voulait dire tout reprendre à zéro à l’âge respectif de 45 et 47 ans, en laissant derrière eux une vie de restriction et la vision d’une Europe divisée au sein de laquelle l’Est se languissait d’accéder au niveau de vie de l’Ouest et à une diversité de choix. La route menant mes parents à leur épanouissement personnel et professionnel fut celle qui contourna l’Ancien Continent pour frayer de nouveaux chemins au travers de la géographie d’une culture et d’un paysage étrangers. Aujourd’hui, leurs pas résonnent, par leurs nombreux voyages, sur l’ensemble de la carte d’Europe ; des voyages qui sont autant d’explorations à la découverte de l’Europe que de périples menant à la réconciliation avec le passé.


Du conte de fées à l’espoir
Maria-Cristina Necula

Enfant, ma vision de l’Europe était celle d’une Europe partagée entre rêve et réalité. Je vivais derrière le rideau de fer. Les pays situés derrière ce rideau semblaient être des pays de contes de fées où planaient les douces senteurs enivrantes des parfums de Nina Ricci et du chocolat Toblerone – les rares produits occidentaux qui parvenaient occasionnellement jusqu’à la Roumanie. J’ai vécu avec une idée de l’Europe tel un mythe façonné par ma fascination pour la mythologie grecque. Son image, sous les traits d’une femme magnifique aimée et kidnappée par Zeus, donnait une touche d’émerveillement à l’idée que je me faisais de la vie là-bas. Mais l’idée de l’Europe en tant que continent et globalité s’est présentée à moi alors que je m’en trouvais à des milliers de kilomètres, lorsque je suis arrivée aux États-Unis avec mes parents. À 12 ans, j’ai finalement appris ce qu’était le rideau de fer et à 14, collée sur CNN, je regardais le rideau s’effondrer et produire un « effet domino » dans toute l’Europe orientale. Après l’université, j’ai vécu un an en Roumanie : une Roumanie sans rideau de fer, aux yeux écarquillés, désorientée. Puis au cours de séjours successifs, je l’ai vue se rapprocher de l’intégration à l’Union européenne, avec timidité et parfois maladresse. Mes voyages suivants m’emmenèrent dans les contrées magiques dont j’avais rêvé enfant, celles de cette magnifique Europe aimée de Zeus. Au cours des vingt ans qui séparent la révolution de la Roumanie d’aujourd’hui, j’ai observé ce personnage mythique étendant les bras de part et d’autre du vibrant fossé laissé par le rideau de fer, embrassant les manifestations de son évolution dans toute sa partie orientale. Quand la Roumanie fut finalement acceptée dans son sein, j’ai réalisé ce que l’Europe avait avant tout symbolisé à mes yeux durant toutes ces années : l’espoir.



Soutenir et acclamer l’Europe
Ulf Gartzke
Directeur de la Fondation Hanns-Seidel à Washington

 Ayant grandi en Allemagne de l’Ouest dans les années 1980, je me souviens très clairement d’avoir demandé à mes parents si je devais soutenir les athlètes d’Allemagne de l’Est et les acclamer pour les nombreuses médailles qu’ils avaient récoltées au cours des jeux Olympiques successifs. Bien que ni mon père ni ma mère n’eussent espoir que l’Allemagne ne se réunisse un jour, leur réponse fut univoque : « Oui, nous sommes un seul et même peuple. » Enfant, la question de savoir qui soutenir durant les grands événements sportifs internationaux constitua certainement ma première interrogation sur la notion d’identité nationale. Le questionnement en lui-même était assez simple : « Qui fait partie de l’équipe, et n’en fait pas partie ? » Mais, bien évidemment, le questionnement avait été rendu bien plus compliqué par le fait que l’Allemagne était divisée en deux États antagonistes et hostiles depuis plus de quarante ans. Aujourd’hui, à l’approche du 20e anniversaire de la chute du mur de Berlin, il est étonnant de voir combien l’Europe a évolué au cours des deux dernières décennies. La guerre froide est finie, l’Allemagne est réunifiée, et le projet d’Union européenne a étendu avec succès la communauté de nations libres et démocratiques jusqu’à inclure de nombreux membres de l’ancien pacte de Varsovie. Dans le même temps, nous avons assisté à l’émergence d’une authentique identité européenne se manifestant en un attachement à des valeurs communes qui nous sont chères. Il est certain qu’en temps de crise, et de tourment économique en particulier, les États-nations demeurent aux commandes de l’ultime allégeance de la plupart des citoyens. Et il va de soi que, au cours des futurs jeux Olympiques et des événements sportifs internationaux, mes jeunes enfants soutiendront certainement les athlètes représentant l’Allemagne. Toutefois, je dirai également à mes enfants, quand il s’agit de l’Europe : « Nous sommes un seul et même continent composé de différentes nations partageant une même histoire, des valeurs communes et, enfin, une même destinée. » Il est important, pour nous tous, de soutenir et d’acclamer l’Europe.

Mon Europe
Andras Löcke
Rédacteur en chef adjoint du journal hongrois Nepszabadsag Zrt.

Dans ma jeunesse, il y avait deux Europe. Il y avait la nôtre, la pauvre Europe de l’Est, et l’autre, l’Ouest, qui brillait de mille feux. La plupart des jeunes, en Hongrie, tout comme moi, ne connaissaient pas l’Ouest. Nous autres, les habitants des « casernes les plus joyeuses » à l’Est, avions deux passeports : avec le passeport rouge, nous pouvions voyager dans les pays de l’Est, chez nos camarades, quand nous le souhaitions. Avec l’autre, le passeport bleu, nous pouvions voyager à l’Ouest, dans la plupart des pays du monde d’ailleurs, mais nous ne pouvions recevoir qu’un seul visa de sortie tous les trois ans. C’était le meilleur arrangement trouvé avec le bloc de l’Est. Dans la République démocratique allemande d’Honecker, seuls les retraités étaient autorisés à voyager à l’Ouest. Je me souviens encore de mes premières vacances à l’Ouest en 1979, j’avais 17 ans. J’avais fait du stop pour aller chez mon cousin, un transfuge originaire de Hongrie communiste qui avait acquis par la suite la nationalité allemande. Nous avons voyagé ensemble de l’Allemagne de l’Ouest à l’Espagne. Pour effectuer le trajet, j’avais besoin d’un visa d’Allemagne de l’Ouest, d’un visa français et d’un visa espagnol. En Espagne, nous nous sommes beaucoup disputés sur la manière dont nous voulions passer nos vacances. La petite amie de mon cousin, une Allemande qui avait une bonne vingtaine d’années, voulait rester s’amuser sur la plage au soleil. Moi, de mon côté, je voulais courir de ville en ville, de musée en musée, car je voulais tout voir de l’Espagne, je n’avais que deux semaines, et que je n’aurais pas l’occasion de revenir à l’Ouest d’ici avant les trois prochaines années. Les changements engendrés en Hongrie par la transition du communisme à la démocratie ont été lents et graduels ; il n’y eut pas, selon moi, de moment cathartique. Toutefois, il y eut des moments cathartiques qui me mirent les larmes aux yeux, comme la chute du mur de Berlin ou encore l’effondrement du régime de Ceaucescu, le plus odieux dictateur d’Europe de l’Est. Lors de mon premier voyage aux États-Unis, j’ai réalisé qu’il existe bel et bien une « Européenité ». J’ai réalisé que les Portugais et les Hongrois, les Polonais et les Néerlandais ont davantage en commun de ce que les Européens ont avec les Américains. Nous, les Européens – par rapport aux Américains –, semblons avoir un plus grand sens de la responsabilité sociale. Nous avons également davantage tendance à penser que telle ou telle chose tient du devoir de l’État. Mais j’ai aussi pu me rendre compte que nous, Américains et Européens, avions plus de choses en commun qu’avec le reste du monde. Nous aimons la réflexion scientifique et ce que nous nous plaisons à appeler le « développement ». Aujourd’hui, les jeunes ne se souviennent même pas de l’Allemagne de l’Est et de l’Ouest ; ils ne savent pas ce qu’était le rideau de fer ; et ils peuvent voyager en Espagne sans visa ni passeport. Environ quatre cent mille de mes compatriotes travaillent dans les vieux pays de l’Union européenne, c’està- dire l’Europe de l’Ouest. La majeure partie de la finance et de l’industrie hongroise est entre les mains de l’Europe de l’Ouest. À présent, l’Europe ne fait plus qu’une, même si d’anciennes divisions est-ouest persistent dans une moindre mesure. Nous, à l’Est, sommes les employés ; eux à l’Ouest, les employeurs. Nous – les pauvres – sommes les dépensiers irresponsables, tandis qu’eux sont les sages financiers, nourris de l’éthique protestante. La crise économique a bouleversé l’Europe tout entière et le continent ne sera jamais plus le même. Toutefois, vu de l’Est, l’Ouest demeure le foyer de la normalité qui nous manque tant.

L'Europe vue d'Amérique

L’état d’esprit européen
Craig Kennedy
Président du German Marshall Fund of the United States

La politique, au sein de l’Union européenne, est marquée de manière inhérente par le conflit et la tension. Toutefois, cela ne doit pas obscurcir le fait que l’on assiste en Europe à l’émergence d’une vraie mentalité continentale, transcendant les nationalités individuelles et le nationalisme. Elle n’est pas définie de manière aussi cohérente qu’aux États-Unis, mais il y a un sens grandissant, chez les jeunes comme chez les vieux, de ce que veut dire être européen et de ce que l’Europe représente en tant que concept politique. Pour les pays situés à l’extérieur de l’Europe, et plus particulièrement pour les États-Unis, ce sens de « Européenité » peut décevoir, et même devenir inquiétant. Bien sûr, cet engagement nouveau dirigé vers une « voie européenne » indépendante dans les affaires internationales est susceptible de devenir une source de problèmes pour la relation transatlantique. Mais étant donné les tensions et les conflits qui ont marqué l’histoire de ce continent, le monde, quoi qu’il en soit, bénéficiera de ce sentiment d’unité grandissant.

La liberté triomphe
Paula Jon Dobriansky
Ancienne sous-secrétaire d’État à la Démocratie et aux Affaires mondiales de l’Administration Bush

Le jour de la chute du mur de Berlin, les journaux rapportèrent que des foules de gens – jeunes, vieux, Allemands et étrangers – se retrouvèrent au pied du mur, y peignant le mot « Liberté » tout en démolissant les restes de l’édifice de fer et de béton érigé par la guerre froide. Pour nous, qui suivions les événements depuis l’Ouest, ces anecdotes demeurèrent les images les plus marquantes. De mon côté, ce qui se passa à Berlin ce jour-là me marqua profondément sur un plan personnel. C’était la fin d’un voyage, qui avait commencé avec le long combat que mon père avait lancé dans les années 1950 pour la dignité et la liberté. Mon père, le Dr Lev Dobriansky, célèbre dirigeant et auteur ukraino-américain, était bien sûr désireux de voir une Ukraine indépendante se saisir de son droit le plus strict à se forger une place dans la grande famille des nations européennes. C’était un fervent patriote et un partisan de la liberté et de la dignité humaine, et il avait instillé en moi la conviction la plus inébranlable selon laquelle les êtres humains veulent plus que tout être libres, et que ce profond désir de liberté et de dignité triompherait de la tyrannie. Au fil des décennies, avant mais aussi après la chute du mur, les valeurs défendues par l’Europe et l’Amérique ont établi des fondations solides sur lesquelles nous avons construit des structures fortes qui nous ont servi à concrétiser notre coopération. La liberté a triomphé. Nous avons constitué, et nous demeurons aujourd’hui, des partenaires cruciaux dans l’élaboration d’une Europe unifiée, libre et pacifiée. Alors que la fin de la guerre froide a constitué une étape majeure vers l’atteinte de cet objectif, l’histoire nous a, par la suite, montré que ce n’était pas l’étape finale. Nous avons étendu cette collaboration afin d’implanter la paix dans les Balkans. Notre partenariat s’étend bien au-delà de l’Europe. Chaque jour, nous nous allions dans notre combat contre le terrorisme, et coopérons à l’échelle mondiale dans des domaines allant de l’assistance humanitaire au commerce international, en passant par le changement climatique et la non-prolifération. Nous faisons également partie de la plus grande alliance économique au monde. Si les débats sur de nouvelles intégrations ont été le lot quotidien de l’évolution de l’Europe au cours de ces dix dernières années, ces débats ont également marqué les relations entre les États-Unis et l’Europe. Les objectifs énoncés par le Nouvel Agenda transatlantique de 1995 demeurent les mêmes : promouvoir la paix, la démocratie et le développement dans le monde, étendre les principes du commerce international, réagir face aux défis mondiaux et établir des ponts par-dessus l’Atlantique. Au xxie siècle, cette relation ne va pas seulement se poursuivre, elle va continuer de s’intensifier. Je suis consciente de l’importance du lien historique fort qui fonde les valeurs et les objectifs que nous partageons et qui constitue la base de notre relation transatlantique, et je m’engage à le maintenir.

La quête commune de l’Europe
Michael Adams
Président de l’université Fairleigh Dickinson Président élu de l’Association internationale des présidents d’université

À l’université Fairleigh Dickinson, nous préparons nos étudiants à devenir des citoyens du monde capables de saisir les opportunités et les dangers d’une vie dans un monde toujours plus interconnecté, et en mesure de collaborer avec des partenaires originaires d’autres pays et issus d’autres cultures. Toutefois, les sceptiques clament que les liens nationaux supplantent toute autre considération et que nous vivrons à jamais dans un monde divisé entre « eux » et « nous ». Je leur dis qu’il y a de l’espoir. Je leur dis qu’il existe déjà un endroit où des rivalités nationales farouches ont été réduites, où des manifestations de citoyenneté plus ouvertes apparaissent, et où une génération grandit en parvenant à créer un confortable équilibre entre racines nationales et engagements supranationaux. Cet endroit, c’est l’Europe. La formation de l’Union européenne est le fruit d’un développement rare et magique dans l’histoire de l’humanité. Des rivaux acharnés qui s’étaient encore très récemment entre-déchirés se sont engagés à s’unir afin de servir leurs intérêts communs. Tandis que l’Union européenne grandissait et évoluait, des droits et des devoirs spécifiques se sont développés et ont supplanté les intérêts nationaux individuels. Dans le même temps, des traditions culturelles continuent à se perpétrer, prouvant ainsi que l’intégration ne mène pas à la destruction des identités et cultures locales. Le sens du compromis et de la coopération à la base de l’Union européenne constitue une promesse à l’égard de ceux qui cherchent à s’unir pour vaincre les problèmes qui frappent l’ensemble des hommes. De la même manière que des considérations politiques et économiques ont pu être à la source d’alliances entre les nations, aujourd’hui les défis mondiaux et les crises poussent notre réflexion au-delà des frontières de nos nations, et nous conduisent à prendre en compte la planète entière. Et bien que nous n’ayons ni le besoin ni le désir de créer de manière formelle une union planétaire, nous avons, de toute évidence, besoin d’une conscience mondiale commune. Pour atteindre ce but, l’Union européenne nous offre, par son exemple d’unité, une source d’inspiration. Elle oeuvre également à la construction d’un pont érigé vers un avenir où les citoyens du monde pourront s’allier ensemble dans leur quête commune pour la sécurité, la liberté et la justice.

L'Europe et la Méditerranée...

L’Europe s’ennuie. Un besoin d’Europe de l’autre côté de la Méditerranée
Bassma Kodmani
Directrice de l’Initiative arabe de réforme

L’Europe s’ennuie mais elle ne le sait pas. Ses citoyens vivent confortablement et longtemps. On leur a dit que le bonheur, c’était la satisfaction de leurs besoins et envies personnels, et que le projet européen était de réussir la construction de l’entité Europe. Mais l’individu, pour être heureux, a besoin d’un projet plus grand que lui-même, et l’Europe ne s’accomplira qu’en se projetant dans un avenir plus universel. De l’autre côté de la Méditerranée, il y a un besoin d’Europe. Besoin politique, économique, culturel. De la Turquie au Maroc et de l’Égypte à la Palestine, les gouvernements et les sociétés trouvent que la promesse d’Europe tarde à se réaliser. En attendant, les individus cherchent désespérément à y accéder. En répondant à cette attente, l’Europe ne sera pas seulement plus généreuse. Elle sera plus heureuse.

Pour une CECA migratoire
Hakim el-Karoui
Directeur chez Rothschild Banque, fondateur et président du Club du xxie siècle

La force de l’Europe est d’avoir su inventer, par le génie de Jean Monnet, des façons nouvelles d’unir les hommes. Or, l’un des enjeux clefs du xxie siècle sera de faire vivre en bonne intelligence un monde occidental inquiet et un monde arabo-musulman à la recherche d’une identité. L’Europe, par sa géographie, son histoire et sa culture, est l’espace politique le mieux placé pour favoriser le dialogue et la compréhension mutuelle avec l’aire arabo-musulmane. Reste à imaginer des solutions à la mesure de la déclaration de Robert Schuman du 9 mai 1950 qui affirmait : « La paix mondiale ne saurait être sauvegardée sans des efforts créateurs à la mesure des dangers qui la menacent. La contribution qu’une Europe organisée et vivante peut apporter à la civilisation est indispensable au maintien des relations pacifiques. » Le premier fruit de ces efforts créateurs fut l’établissement de « solidarités de fait » fondées sur des intérêts mutuels. Il faut s’inspirer de ce glorieux exemple pour identifier des complémentarités et trouver un mécanisme d’échange équilibré. L’Europe vieillit et a besoin d’immigrés. Le Maghreb est jeune, il commence à former des diplômés en nombre et a un besoin urgent de cadres expérimentés pour transmettre leurs savoir-faire. Une CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier) migratoire permettrait de gérer en commun les migrations, avec ouverture contrôlée des frontières pour les jeunes maghrébins diplômés, et l’expatriation nombreuse, financée et coordonnée de cadres européens, pour un transfert de technologies dans les administrations et les projets privés. Tout le monde serait concerné, y compris des seniors à la retraite ou en préretraite, ce serait une excellente opportunité de poursuivre leur activité tout en formant de futurs jeunes talents. L’idée peut paraître provocatrice au regard des craintes en Europe liées à l’immigration musulmane. Mais, à moyen terme, les Européens comprendront qu’ils ont plus d’affinités avec les Maghrébins – qu’ils côtoient depuis l’Antiquité – qu’avec par exemple l’Asie. Sur le modèle de la Commission européenne, une Haute Autorité des migrations euroméditerranéenne (HAME) serait chargée de définir l’intérêt général commun des pays adhérents avec un pouvoir par conséquent supranational. Jean Monnet disait : « Les propositions Schuman sont révolutionnaires ou elles ne sont rien. Leur principe fondamental est la délégation de souveraineté dans un domaine limité mais décisif. » Ce qui était vrai pour l’Europe hier est vrai pour l’Euro-Méditerranée aujourd’hui. Là réside peutêtre l’identité de l’Europe, celle qu’en tout cas j’appelle de mes voeux : la capacité constante d’invention.

Pour que l’Europe retrouve son sud
André Azoulay
Conseiller du roi Mohammed VI Président de la fondation euro-méditarranéenne Anna Lindh

Quand, depuis Rabat ou Essaouira, nous regardons au nord, c’est d’abord sur vos rivages en Europe, nourris par des siècles de destinée commune, que nos regards se posent. Nous, Marocains, nous le savons et nous sommes nombreux à avoir intégré sans état d’âme cette dimension plurielle dans l’écriture et la lecture de notre histoire. Nous l’avons fait pour certains, par romantisme, pour d’autres, par réalisme, mais en aucun cas, nous n’avons été tentés par une identité fracturée, qui se serait forgée un peu lâchement, au gré des vicissitudes de l’instant. Et pourtant, sommes-nous à ce point amnésiques pour avoir oublié que, pendant trois ou quatre millénaires, les migrations ont fait au nord comme au sud l’histoire, la richesse et l’unité de la Méditerranée ? Cette Méditerranée qui n’a jamais cessé d’attirer des peuples venus d’ailleurs. Cette Méditerranée qui, grâce à la circulation des hommes et des valeurs, a constitué l’espace social, culturel et spirituel le plus fécond, le plus créatif et le plus audacieux de tous les temps. Il en est d’ailleurs des hommes, comme du reste. Qui sait encore se souvenir que ces fruits d’or, oranges ou citrons, identifiés à nos régions, sont des étrangers extrêmeorientaux arrivés en Méditerranée par les Arabes. L’eucalyptus, au nom bien grec, a pourtant un passeport australien et le cyprès est d’identité persane, comme la tomate est péruvienne et le piment guyanais. Pourtant, tout cela est devenu le paysage même de la Méditerranée. Peut-on imaginer l’Andalousie sans oranges ou la Toscane sans cyprès ? Si donc l’on dressait le catalogue des hommes de la Méditerranée, ceux nés sur ses rives ou ceux qui ont navigué sur ses eaux, puis tous les nouveaux venus qui tour à tour l’ont envahie, n’aurait-on pas la même impression qu’en dressant la liste de ses plantes et de ses fruits ? Ce constat est heureusement celui du passé. Un passé certes récent, mais désormais sublimé par la perspective historique de l’Union pour la Méditerranée. Une Union qui, pour la première fois dans les annales de l’histoire contemporaine, nous propose un futur qui sera celui d’une destinée commune qui apportera la réponse la plus cohérente, la plus lucide et la plus réaliste aux défis politiques, économiques et humains auxquels est confronté ce grand arc de nations et de peuples qui vont du détroit de Gibraltar aux confins du golfe Persique. Chacun y trouvera son compte et l’Europe, chemin faisant, aura alors retrouvé son sud, pour proposer à la communauté des nations l’espace reconquis et réconcilié de tous les possibles et de toutes les richesses.

L'Europe vue du monde Arabe

L’Europe et le monde arabe Les complémentarités
Amr Mahmoud Moussa
Secrétaire général de la Ligue des États arabes Ancien ministre égyptien des Affaires étrangères

Entre les rivages de l’Europe et du monde arabe s’étend la « Medi-terra-née », c’est-à-dire le milieu de la terre… Pendant des années, voguèrent sur ses vagues des bateaux remplis d’étudiants et des bateaux remplis de soldats ; des bateaux de fruits et des bateaux d’armes à feu ; ceux qui recherchent la connaissance et le pain ; et ceux qui cherchent la guerre et l’or. Ce flot fit naître une relation amoureuse et conflictuelle, ainsi qu’une symbiose infinie de couleurs, de création et de vivacité. Situé au milieu de la mer alors la plus empruntée, le monde arabe avait toujours incarné un partenaire clef de l’Europe. Le traité signé entre Charlemagne, roi des Francs, et Haroun al-Rachid constitue le meilleur exemple pour comprendre ce partenariat. Ce traité donna naissance à des accords diplomatiques et commerciaux, si bien que, à la fin du Moyen Âge, des capitales commerciales émergèrent parmi lesquelles Gênes, Venise, Pise et Amalfi en Italie, Marseille en France ou Barcelone en Espagne, mais également une chaîne de ports prospères tels qu’Alexandrie, Beyrouth, Tunis, Tripoli et Istanbul. Ces villes servaient de ports de commerce et de transit entre l’Europe et l’Orient, mais constituaient également une destination finale pour les caravanes en provenance d’Afrique et d’Asie. Le commerce constitua un facteur de rapprochement, mais il eut également un impact décisif sur la mobilité des peuples, la promotion des échanges culturels et en influençant la vie quotidienne. Par ailleurs, il fut le moteur d’une meilleure ouverture sur les autres cultures et permit un transfert technique, intellectuel et scientifique. « Quand la science parlait arabe » était une métaphore utilisée jusqu’à la Renaissance, à l’époque où de grands penseurs tels que Gérard de Crémone et Roger Bacon parlaient arabe et où les écoles de médecine en Europe basaient leurs programmes sur les travaux d’Avicenne. La science ainsi que l’acquisition et la transmission des lumières constituaient le projet des institutions arabes, qui avaient gagné le respect de l’Europe en cultivant non seulement les valeurs universelles telles que la tolérance et la justice – appelées aujourd’hui droits de l’homme –, mais encore la réflexion scientifique et les principes de commerce, qui étaient alors des sujets d’admiration pour l’Europe. Ce ne fut pas par coïncidence que Hegel déclara des siècles après : « Cette science et cette connaissance ont été amenées en Occident par les Arabes. » Basons notre travail d’aujourd’hui sur des traités comme ceux de Charlemagne et d’Haroun al-Rachid. Les origines de cette vision occidentale ancienne portée sur les accomplissements et les valeurs arabes devraient renforcer notre dialogue aujourd’hui. Les Arabes et les Européens traversent une phase historique du dialogue interculturel, avec pour objectif la restauration d’une confiance mutuelle et la création d’un monde d’harmonie où la coexistence constitue la base de notre avenir commun.


L’arbre de la civilisation
Son Altesse Royale, le prince Turki al-Faisal
Fondateur et administrateur de la King Faisal Foundation Ancien ambassadeur du royaume aux États-Unis

L’Europe constitue l’entrepôt et la chambre d’incubation de ce qui émane du Moyen-Orient. L’Europe incarnait, et incarne toujours, la banque dans laquelle le Moyen-Orient puisait et continue de puiser ses idées, sa technologie et son savoir-faire. Les Grecs, premier peuple européen de la culture, s’inspirèrent de la culture pharaonique, phénicienne et perse, héritage qu’ils transmirent ensuite à la culture romaine, qui la légua enfin, en retour, aux peuplades du Moyen-Orient. Ils tirèrent leur alphabet de Phénicie, et Euclide et Archimède, tout comme Socrate et Aristote, eurent pour maîtres l’Égyptien Imhotep, Hammourabi et Xerxès. De l’Anatolie à la Syrie, en passant par l’Arabie nabatéenne à l’Afrique du Nord, l’architecture et l’artisanat gréco-romains marquèrent le paysage. Lorsque les Arabes musulmans supplantèrent les Empires byzantin et perse aux viie et viiie siècles, ils distillèrent la culture byzantino-perse au travers de la traduction des textes et érigèrent les éléments fondateurs de ce qui devint la Renaissance européenne depuis l’Andalousie, la Sicile, les Balkans et Venise. Ce fut Ibn Sina (Avicenne), Ibn Rushd (Averroès), Ibn al-Haytham et Al-Khwarazmi qui enseignèrent aux Européens la logique socratique et aristotélicienne, la médecine hippocratique et la géométrie euclidienne. Ils introduisirent en Europe les chiffres arabes, y compris le concept du « zéro », l’algèbre et les logarithmes, mais également la dissection des cadavres, les lentilles de verre, les clepsydres, les astrolabes et la boussole, le papier et la poudre à canon, les soies chinoises et la porcelaine, le brocart et l’acier de Damas. L’architecture arabo-musulmane, l’irrigation, les plantes et l’herbologie, les médicaments et la pharmacologie sont tous arrivés en Europe par la péninsule ibérique, les croisades et la Sicile normande. Les Ottomans, quant à eux, introduisirent en Europe le café et les chocolats, et le fez marocain devint à la mode à Vienne et à Cracovie, et ce durant tout le xviie siècle. Le pape Sylvestre II, qui introduisit les chiffres arabes en Europe, était surnommé le pape musulman. Thomas d’Aquin, Bacon, Galilée, Copernic et Descartes reçurent les enseignements des savants arabomusulmans, et se fondèrent sur leurs travaux. Aujourd’hui, la tendance s’est inversée. Les Arabes et les musulmans émigrent en Europe pour y trouver un emploi et un moyen de subsistance. Les étudiants en provenance de terres arabes et musulmanes recherchent la connaissance et le savoir-faire dans les universités européennes. La science et la finance, la philosophie et la religion, sont l’objet d’un échange perpétuel. L’Europe et le monde arabe ont tissé un lien ombilical.


L’Europe : continent ou déesse ?
Ghida Fakhry-Khane
Présentatrice du journal télévisé de la chaîne Al-Jazeera

Dans les écoles de par le monde, on enseigne aux étudiants que l’Europe est un des cinq continents du monde et pourtant, l’Europe est probablement le seul qui ne soit pas un continent, mais une idée qui a évolué au cours de l’histoire. Aujourd’hui peut-être plus que jamais, elle reste une idée – grandiose et potentiellement noble. Pourtant, cette notion d’Europa est une réussite en soi, l’Europa ayant un passé fragmenté et particulièrement sanglant. En voyant l’unité de l’Europe aujourd’hui, il est difficile d’imaginer que, à un moment donné, l’Europe était composée d’une myriade de tribus, divisées par leur langue, leur culture et leur ethnicité. Plus tard, pendant les guerres coloniales, les pouvoirs européens ont continué de se battre. L’Europa a été le théâtre de la guerre de Cent Ans et le chaudron des deux guerres mondiales. Ainsi, il est inimaginable que l’Europe se soit transformée en ce qu’elle est aujourd’hui. Toutefois, le débat sur l’expansion de l’Union européenne dénonce le fait que l’Europe n’est pas exclusivement la réussite d’un processus endogène et interne, mais la culmination de faits historiques et ancestraux au cours desquels les emporiums européens se sont tournés vers l’extérieur pour élargir leur pouvoir, coloniser des peuples et s’enrichir. L’Empire grec s’est tourné vers l’est pour atteindre les confins de la Perse, de l’Inde et de l’Afghanistan. L’Empire romain a regardé vers le sud et a subjugué l’Afrique du Nord. Les Espagnols et les Portugais sont allés vers l’ouest pour coloniser l’Amérique centrale et du Sud, et, dans un passé plus récent, les Empires français et britannique sont allés à la conquête de l’Amérique du Nord, de l’Afrique et des régions de l’Asie. Et ne l’oublions pas, les armées islamiques ont occupé l’Espagne et la moitié de la France, atteignant la ville de Poitiers au viiie siècle, et se sont presque emparées de Vienne au xviie siècle. Ces conquêtes impériales et entreprises coloniales peuvent être considérées, à certains égards, comme ce que nous appelons, dans le langage courant, les précurseurs de la mondialisation. L’introduction de la foi comme un critère d’adhésion à l’Union européenne a beaucoup choqué en Europe, habituée à la séparation de l’Église et de l’État. L’argument le plus convaincant à opposer à la volonté de la Turquie d’adhérer à l’Union européenne a peut-être été que, malgré sa petite enclave européenne, la Turquie fait partie du continent asiatique et, par conséquent, n’est pas « européenne ». Mais alors, comment peut-on expliquer sa participation pleine et entière depuis 1949 dans le Conseil de l’Europe ? Qu’est-ce que cela signifie pour le Kosovo, l’Albanie ou la Bosnie- Herzégovine ? Et que dirait-on des pays membres de l’Union européenne dans lesquels une majorité de la population est, ou peut devenir essentiellement athée ou agnostique ? Cesseraient-ils vraiment d’être européens ? L’Europa devrait rester une déesse, fidèle à ses nobles idées d’unité et de progrès, plutôt que de succomber aux concepts étrangers à ses actes fondateurs. Si elle le fait, l’Europe pourra être fière d’être le seul continent qui soit une grande idée, et pas simplement une plaque tectonique.

L'Europe vue d'Asie par Ban Ki-moon, Pan Guang, Tioulong Saumra et Dominique Girard

La puissance de l’exemple européen
Ban Ki-moon
Secrétaire général des Nations unies

L’ancienne division « Est-Ouest » de l’Europe a cédé la place, il y a deux décennies, à l’Union européenne moderne. Plus qu’une notion géographique, l’Europe est ainsi devenue une idée ‑ un idéal même ‑ du pouvoir d’intégration comme moteur de la prospérité et des avancées sociales. Ce brillant succès a inspiré le reste du monde. Les Latino- Américains et les Nord-Américains ont longtemps rêvé de créer une zone de libre-échange. L’Union africaine aspire à devenir davantage qu’une collection d’États ; certains parlent même des États-Unis d’Afrique. C’est seulement en Asie, et plus particulièrement en Asie du Nord-Est, malgré son dynamisme, que cette idée n’a pas eu d’emprise. Pourquoi ? Je pourrais réciter la litanie habituelle des raisons, des différences historiques et culturelles aux discordes territoriales et politiques irrésolues, ou encore la présence de deux centres de pouvoir sur le continent. Mais la raison principale, c’est que nous n’avons pas essayé. En tant que secrétaire général asiatique, j’espère pouvoir assister à ce changement. J’espère qu’un jour je verrai l’Asie à la fois plus intégrée et plus engagée sur le plan international, plus prompte à mettre à contribution ses talents et les savoirfaire qu’elle a développés au cours de son histoire afin de s’impliquer dans la résolution des problèmes mondiaux les plus urgents à ce jour. En d’autres mots, j’espère voir une Asie qui reconnaîtra la puissance de l’exemple européen. Mais cela n’est pas seulement mon souhait, c’est le devoir de l’Asie.

Une vision chinoise de l’Europe
Pan Guang
Directeur et professeur au Centre d’études internationales
de Shanghai

L’Europe est un concept pluriel en constante mutation, non seulement pour moi mais également pour la majorité des Chinois, je pense. L’Europe dans l’histoire. La route de la soie constitua le premier lien entre l’Europe et la Chine, marquant le point de départ d’une relation historique à deux facettes, qui commença plus ou moins sur un pied d’égalité. Quand Marco Polo parcourut la route de la soie jusqu’en Chine, il trouva une Chine prospère et bien gouvernée, apparemment plus évoluée que l’Europe sous plusieurs aspects. Toutefois, quand les vaisseaux de guerre européens atteignirent la Chine quelques siècles plus tard, l’Europe devint synonyme de colonialisme.
Dans les yeux de mon grand-père, de mon père et de leur génération, le déclin de la Chine et les souffrances de son peuple étaient intimement liés au colonialisme européen. Toutefois, les Chinois apprirent beaucoup de l’Europe : la science moderne et la technologie, les concepts de liberté, d’autodétermination, de fraternité et de démocratie parlementaire, jusqu’au marxisme qui vint à guider les révolutionnaires chinois.
L’Europe sous l’ère de la guerre froide. Sous l’ère de la guerre froide, la Chine fut confrontée aux menaces sérieuses de deux superpuissances : d’abord les États-Unis, puis l’Union soviétique. Pour beaucoup de Chinois, y compris pour leurs leaders tels Mao Zedong et Zhou Enlai, la Chine et l’Europe constituaient deux alliés stratégiques se trouvant l’un comme l’autre sous la pression des superpuissances. Le Royaume-Uni fut le premier pays occidental à reconnaître la Chine nouvelle, et Hongkong constituait autrefois le pont reliant la Chine à l’Europe. Je me souviens très bien combien les Chinois étaient heureux d’apprendre l’établissement de relations diplomatiques entre la Chine et la France, en janvier
1964.
Bien sûr, le général de Gaulle devint par la suite un héros immortel dans le coeur des Chinois. Ces derniers étaient également de fervents défenseurs de la réunification allemande et de l’intégration européenne, cela expliquant pourquoi ils sont si perturbés lorsque des hommes politiques allemands et européens appuient les revendications du dalaï-lama relatives à l’indépendance du Tibet.

L’Europe sous l’ère de la réforme et de l’ouverture. Les relations sino-européennes connurent un regain de vigueur lorsque la Chine s’embarqua sur la voie de la réforme et de l’ouverture, sous le leadership de Deng Xiaoping. Les deux parties établirent un partenariat stratégique englobant les secteurs du commerce, de la science et de la technologie, de l’éducation, de la santé, de l’énergie, des transports, de la protection de l’environnement, de la pratique juridique, etc.
Nombre de jeunes Chinois se sont établis alors en Europe pour étudier tandis qu’un plus grand nombre encore de Chinois se déplacèrent en Europe en voyage d’affaires et pour y effectuer des visites touristiques. De même, de plus en plus d’Européens se rendirent en Chine pour y investir, y séjourner dans le cadre d’échanges universitaires, ou même pour visiter ou y étudier. Cette époque constitua bien évidemment une « lune de miel » dans les relations sino-européennes ; les deux parties interagissant, et tirant des leçons l’une de l’autre dans le cadre d’un partenariat égalitaire. On peut dire que, à l’époque, une nouvelle « route de la soie » s’était tissée entre la Chine et l’Europe.
L’Europe de 2008. 2008 fut une année de fierté et d’émoi pour les Chinois accueillant les jeux Olympiques de Pékin.
Toutefois, certaines rues d’Europe devinrent les témoins d’actes de violence contre la torche olympique, et attirèrent des Européens non seulement approuvant de tels actes, mais brandissant également le drapeau au lion des neiges, symbole de la sécession tibétaine. Les Chinois,
furieux, se demandèrent : « Nous n’avons jamais cessé de soutenir la réunification allemande et nous avons toujours
été en faveur de l’intégration européenne, mais pourquoi ces types insistent sur la séparation d’une Chine unifiée ? »
Un de mes étudiants, qui a beaucoup lu sur l’histoire européenne, fit la remarque suivante : « Le Tibet a été intégré à la
Chine dès le xiiie siècle, c’est-à-dire bien avant que la Corse ne soit intégrée à la France et que l’Allemagne ne soit réunifiée.
S’ils veulent que les Chinois quittent le Tibet, alors pourquoi les Blancs ne quitteraient pas les États-Unis, le
Canada et l’Australie ? » Fin 2008, lorsque le sommet régulier entre la Chine et l’Union européenne fut annulé en raison de l’accueil du
dalaï-lama par le président français, la quasi-unanimité des Chinois exprima son soutien face à la décision du gouvernement.
De nombreux Chinois pensent que si un dirigeant chinois accordait un entretien très médiatisé aux leaders séparatistes irlandais, basques (Vasco) ou corses, les chefs d’États européens auraient la même réaction. Plus tard, lorsque certaines personnes prirent la décision de politiser la vente aux enchères des reliques chinoises saisies dans l’ancien Palais d’été, beaucoup plus de Chinois s’offusquèrent.
Ils demandèrent : « Si nous dérobions du Louvre des reliques culturelles en disant aux Français qu’elles seraient rendues
à leur propriétaire si l’on prononçait l’indépendance de la Corse, qu’en penseraient les Français ? » C’est ainsi que, en l’espace d’un an, l’image de l’Europe chuta de manière drastique dans l’esprit des Chinois pour être de nouveau associée au colonialisme, à
l’impérialisme et à la géopolitique réaliste. L’Europe du futur. Alors que l’intégration européenne demeure un processus inévitable, nombreux
sont les Chinois estimant qu’il est encore difficile de parvenir à une « identité européenne » uniforme, du fait du clivage relativement important
séparant la soi-disant « vieille Europe » de la « nouvelle Europe ». Pourtant, presque tous les Chinois sont convaincus qu’une Europe unifiée jouera un rôle croissant dans les affaires du monde, même s’ils sont loin d’être unanimes sur les implications positives ou négatives que ce rôle moteur d’intégration aura sur la Chine. D’autres pensent qu’une Europe unifiée et renforcée permettra de développer un sens accru de l’expansion du pouvoir, et débouchera sur de nouvelles tentatives visant à modeler la Chine à l’image de l’Europe, et, par conséquent, à plus de conflits entre les deux. Mais plus encore estiment que, malgré les points de discorde actuels ou potentiels, la Chine et l’Europe peuvent très bien « rechercher un terrain d’entente en mettant de côté leurs différences ».
Et même, au-delà de cela, Chine et Europe devraient, dans ce monde pluraliste, mettre en oeuvre tous les moyens de promouvoir un mode de développement mutuel auquel se joindrait le reste du monde au sein d’un système de coopération commun. Personnellement, je soutiens coûte que coûte cette dernière vision, et j’espère sincèrement que ce souhait de respect mutuel se changera en réalité dès que possible.

Europe fascination

Tioulong Saumura
Députée cambodgienne

Pour nous autres, habitants de pays vivant dans des régimes autoritaires et souvent dans la misère, persécutés par des dirigeants sous le joug desquels les peuples suffoquent, l’Europe est le symbole de la démocratie, du développement économique dans la justice sociale, et de la modernité où le pouvoir de l’État central diminue au profit de la supranationalité et du régionalisme. L’euro est un exemple extraordinaire
de limitation de la souveraineté nationale.
L’Europe nous fascine, elle nous étonne. Comment ont-ils fait, les Européens, pour se réconcilier et vaincre les démons du passé ? Deux guerres mondiales n’ont-elles pas été initiées en Europe ? Sans parler de la guerre de Cent Ans, des guerres de religion et de tant d’autres conflits qui
ont déchiré l’Europe. Alors que nous restons empêtrés dans nos vieilles querelles sans pouvoir avancer. L’Europe nous fascine, elle force notre admiration car elle est née du triomphe de la civilisation et de la raison sur les instincts bestiaux des hommes, dorénavant bridés par l’état de droit, le respect des autres, l’esprit de tolérance. L’Europe nous fascine, elle inspire l’espoir. Certainement, cette grande soeur va nous guider dans la voie de la coexistence avec l’autre dans l’harmonie, pour la prospérité de tous. Car l’Europe, c’est la Déclaration française des
droits de l’homme de 1789, la justice sociale des pays scandinaves, la social-démocratie à l’allemande, la juxtaposition de géants comme l’Angleterre, l’Allemagne et la France avec des lilliputiens comme le Luxembourg, la Slovénie et les États baltes. L’Europe nous fascine, elle nous déçoit. Comme si, ignorant sa propre force et le rayonnement des valeurs européennes, elle n’ose s’avancer sur la scène internationale et ne s’occupe que d’elle-même, de sa construction toujours en chantier, de son élargissement qui n’en finit pas. Pourtant, c’est un devoir pour l’Europe de répondre au nouvel ordre américain, à la montée de l’islam militant, à l’émergence de la Chine communiste. En ne faisant pas résonner la symphonie des valeurs européennes dans le concert des nations, l’Europe déroge à ses obligations de
première puissance économique mondiale, l’Europe nous fascine, elle nous indigne.

Européens, cessez de vous regarder le nombril : le reste du monde a besoin de vous, des principes humanistes et des lumières de l’Europe.



L’Europe et l’Asie indispensables l’une à l’autre
Dominique Girard
Directeur exécutif de la Fondation Asie-Europe

Vue d’un peu haut, l’Europe est pour moi cette main pointée vers l’ouest, l’avenir, forcément. Mais à son orient, comme une base solide et formidable, il y a l’Asie, énorme, intimidante, indispensable. Ma vie d’adulte, celle d’un diplomate obstinément attaché à cette Asie dont je n’ai jamais ignoré l’inéluctable importance dans l’histoire de l’humanité, n’a été qu’un cheminement heureux aux quatre coins du continent asiatique. Même quand elle paraissait vouée à la misère et à la guerre, même quand elle a commencé à oublier ses pauvres dans les effluves ambigus de la consommation, l’Asie n’a pas cessé pour moi d’être une source d’émerveillement, la certitude que mon ignorance, et donc ma capacité d’encore apprendre, restaient inentamées. Ma jeunesse européenne m’a donné les quelques certitudes sur lesquelles établir ma quête asiatique. Kant et quelques autres. L’injustice coloniale. La réconciliation franco- allemande et la construction de l’Europe. La liberté dans le respect de l’autre. Le sens du doute. Le goût de l’histoire.
Le désir de paix et le refus de la lâcheté. Le malaise, aussi, quand, à la bourse de la globalisation, la valeur des choses l’emporte sur celle
des hommes.
Aujourd’hui, à la tête de la Fondation Asie-Europe, j’ai la difficile mission – et le bonheur – de construire et de renforcer des passerelles entre les sociétés civiles d’Asie et d’Europe : un vaste programme, dont le seul fait qu’il existe montre que l’Asie et l’Europe ont compris qu’elles ne pouvaient limiter leurs rapports à la seule gestion de leurs intérêts, fussent-ils souvent communs.

Il est facile de dauber sur ce qui sépare l’Europe et l’Asie, et d’abord en niant qu’il y ait « une » Asie et « une » Europe. Mais toutes deux, dans leur extrême diversité, dans leur histoire plurimillénaire, dans l’énormité des souffrances qu’ont connues leurs peuples, trouvent aujourd’hui la même volonté de se développer dans la paix et la stabilité. Plus que le volume de leurs échanges économiques, c’est ce qui les
rend, irréversiblement, indispensables l’une à l’autre.

Présentation de l'auteur et liste des contributeurs

Jean-Christophe Bas a été responsable du dialogue paneuropéen à la Banque mondiale pendant dix ans. Engagé pendant les années 1980 dans la mouvance de Solidarnosc et du prix Nobel de la paix Lech Walesa pour la démocratisation des pays d’Europe centrale, il commence au même moment sa carrière au Parlement européen, où il collabore avec Simone Veil, avant de devenir journaliste et premier directeur de l’institut Aspen. Il vit désormais à New York et travaille auprès des Nations unies pour l’Alliance des civilisations.

Liste des contributeurs :
Michael Adams
Antoine Assaf
André Azoulay
Jean-Paul Bailly
Ban Ki-moon
Daniel Barenboim
Pierre Calame
Philippe Cayla
Hywel Ceri Jones
CharlElie
Job Cohen
Michel Derdevet
Paula Jon Dobriansky
J. Christer Elfverson
Corinne Evens
Prince Turki al-Faisal
Ghida Fakhry-Khane
Adriano Farano
José María Figueres Olsen
Monica Frassoni
Angela Mariana Freyre
Ulf Gartzke
Dominique Girard
Jean-Dominique Giuliani
Xavier Godinot
Vartan Gregorian
Pan Guang
Simon Xavier Guerrand-Hermès
Diego Hidalgo
Christophe Jaffrelot
Hubert Joly
Bekir Karliga
Hakim el-Karoui
Craig Kennedy
Bassma Kodmani
Charles Konan Banny
William Lacy Swing
Ahmed Larouz
Andras Löcke
Amin Maalouf
Yoyo Maeght
Norbert Mao
Katherine Marshall
Candido Mendes De Almeida
Michael Meyer
Amr Mahmoud Moussa
Besnik Mustafaj
Maria-Cristina Necula
T. N. Ninan
Pierre Nougué
Ana Perona-Fjeldstad
Bernd Posselt
Viviane Reding
Jean-François Rischard
Jorge Sampaio
Inés Sastre
Tioulong Saumura
Rabbin Arthur Schneier
Justine Smith
Bård Vegar Solhjell
Lino Spiteri
Heleen Terwijn
Yvon Thiec
Ben Turok
Benoît Vermander, s.j.
Tanguy de Wilde d’Estmael

Présentation

Le 9 novembre 1989 « tombait » le mur de Berlin. Une génération de jeunes Européens a grandi depuis. Pour eux, le partage du monde et de l’Europe entre l’Est et l’Ouest, la réconciliation franco-allemande, l’émergence de la démocratie sur le territoire européen, la suppression des frontières, relèvent désormais des livres d’histoire et des évidences. Cette « génération Erasmus » a été élevée avec Internet, a pris les chemins de l’Europe sans frontières de Schengen grâce aux compagnies low-cost et développé sa vision de l’Europe au prisme de la globalisation. Des jeunes qui, pourtant, s’interrogent : quelle place et quel rôle pour l’Europe dans un monde global ? Est-elle une superpuissance vieillissante condamnée au déclin ? Quels sont ses atouts face à la montée des pays émergents ? L’explosion des flux migratoires modifiera-t-elle la culture et l’identité des sociétés européennes ? Quid des défi s de la diversité ? L’Europe, pour quoi faire ? De Ban Ki-moon, secrétaire général des Nations unies, au pianiste virtuose et chef d’orchestre Daniel Barenboïm, en passant par Inés Sastre, mannequin vedette de Lancôme, Amr Moussa, secrétaire général de la Ligue arabe ; l’écrivain libanais Amin Maalouf ; le commissaire européen Viviane Reding ; l’éditeur du premier magazine économique indien Ninan… près de soixantedix grands décideurs, acteurs et innovateurs du monde entier répondent à ces questions en partageant la vision de « leur Europe ». Ce livre donne également la parole à de jeunes leaders encore peu connus du grand public. Ils sont la génération montante et leurs avis – souvent décoiffants – donnent les clés pour comprendre les nouveaux atouts de l’Europe. Une « Europe à la carte », mosaïque surprenante, enrichie de cartes inédites et insolites, dont la pertinence des traits éclaire les réalités d’aujourd’hui ; des cartes souvent plus parlantes que de longues analyses. Un livre de curiosités qui donnera assurément au lecteur une nouvelle « envie d’Europe ».